« Salva al hombre, Senor, en esta hora
horrorosa, de tragico destino;
no sabe adonde va, de donde vino
tanto dolor, que en sauce roto llora...»
Sonetos de Blas de Otero (1916 -1979)
Mes remerciements les plus vifs à Nathalie Francke.
Uno
C’était le plus grand d'entre eux. Il faut vous dire que cette année-là, il avait particulièrement marqué la saison en remportant les trophées les plus importants, ceux de toute la péninsule mais aussi des Amériques. On murmurait même, aux comptoirs des cafés, que dans un autre temps, il aurait offert des oreilles à l’empereur de Chine, si les chinois avaient eu la chance de connaître et d’apprécier la feria taurine.
Son père avait perdu la vie aux arènes de Séville, un dimanche de résurrection. En 1998, c’était un garçon de douze ans qui avait reçu de plein fouet cette tragique nouvelle. Les médias avaient vanté, à l’époque, son courage d’enfant, face aux évènements. Malgré l'opposition farouche de sa mère, il avait suivi pas à pas les chemins hasardeux du noviciat. L’alternative avait fait de lui, aujourd’hui, le plus jeune matador de sa génération.
Ce samedi-là, Uno, c'était ainsi qu'il s'était surnommé, avait subi avec condescendance, les assauts hystériques des belles villageoises, à sa sortie de la limousine. Le sourire arrogant, la mise impeccable du Tolédan avait fait des ravages dans les cœurs de ces belles provinciales, avant son entrée dans les arènes. Pourtant, une fois le tumulte étouffé, quelques instants plus tard, cela ne l’avait pas distrait de ses obligations et il avait prié, avec la même ardeur, comme à son habitude, dans une chapelle improvisée, la vierge des remèdes. Pour lui, l’ordonnancement du temps et des tâches faisait partie des petits bonheurs et des rites indispensables au bon déroulement de la fête.
L’heureux dénouement ne s’était pas fait attendre. A la toute fin de l'après-midi, il était sorti triomphant, sur les épaules de sa «cuadrilla », par la grande porte de la place d’Almorox, accompagné d'une clameur formidable. Il avait tué cet après-midi-là, son deuxième miura, remportant les trois trophées, à la grande joie de Julian, son fondé de pouvoir. Pourtant et de manière incompréhensible, le torero sentit une irrépressible envie de dormir, une grande lassitude le gagner. Après avoir cheminé seul un moment, il décida de se coucher à même la terre sèche et poudreuse, dans une oliveraie, non loin du village. Un doux repos, de ceux qui bleuissent les yeux, lui murmurait délicieusement de fermer ses paupières. Un sourire apaisant naissait déjà à la commissure de ses lèvres. Tout d’abord, sa «cuadrilla » n’osa pas le réveiller, pensant que le maestro voulait profiter d’un repos bien mérité, seul, en pleine nature, après un tel triomphe, vous comprenez! Mais le lendemain, le matador était à l’affiche de la place de Tolède.
La nuit goyesque tombait sur la sierra de Gredos comme un mouchoir de dentelle. Plus bas, dans la vallée empourprée, les charrettes des gitans, chargées d’étoffes et de glaise basculaient entre le sable et le torrent de l'Alberche, les bras tournés vers cette froissure. Julian, l’irascible entrepreneur, fronçait les sourcils, inquiet. Il n’aimait pas rouler de nuit. Il faudrait encore s’installer à l’hôtel en arrivant. De nombreux compromis, des obligations officielles, des contrats avec les grandes places, ne laissaient pas de temps à la moindre fantaisie. Il secoua d’abord doucement le maestro en le prenant par la manche, puis avec brusquerie, mais rien n’y faisait. Le matador affichait le même petit sourire apaisé et dormait sans le moindre mouvement d’humeur. Julian sentit que rien, pour le moment, ne le réveillerait.
Son torero était comme tombé dans le coma du bonheur. La rumeur enflait dans le village et bientôt les mêmes «aficionados» qui l’avaient porté d’épaules en épaules, se retrouvèrent autour du maestro, pour commenter le curieux évènement. On alla chercher un médecin, rien. La foule murmurait, goguenarde. Certains spectateurs avinés commencèrent à donner de la voix, puis lentement, par grappes, les gens regagnèrent le village, attirés par les odeurs mêlées de chocolat et de friture des kiosques ambulants. Les airs de tango égrenés par l’orchestre, annonçaient que la fête battrait son plein jusqu’au petit jour.
Le lendemain matin, Julian, après une mauvaise nuit, partit à la recherche des jeunes femmes qui l’après-midi précédente, avaient un moment, aiguisé la curiosité d'Uno. On s’organisait. Et tout le petit monde taurin qui d'habitude l'accompagnait, havane mâchonné en bouche, le conseil municipal en son entier, suivis de près par les propriétaires terriens, endimanchés et ventripotents à force de trop de bières et de banquets de chasseurs, les couples qui s'étaient créés pendant la nuit, les enfants encore en habit de messe, monsieur le curé, tous faisaient corps autour de lui. Devant cette assemblée et malgré les reproches répétés du prêtre, Julian demanda à chacune d'entre elles d’user à leur façon de leurs charmes, pour le réveiller. Rien n’y fit. La «pelona» connue dans tout le canton de l'Alberche pour son avantageuse poitrine, lui secoua bien son aimable chevelure au dessus du visage pour le réveiller mais le maestro dormait du sommeil du juste et son corps restait insensible à la moindre sollicitation.
Après une dernière prière qui lui était adressée, sans un murmure, sans même avoir eu l’idée d’appeler une ambulance, un service d'urgence, ils se signèrent et repartir vers le village. Il ressentit, à ce moment là, lorsqu’il les vit s’éloigner, un immense soulagement alors que le soleil commençait à s’approcher de son zénith et que sa morsure se faisait un peu plus cruelle.
Lors de cette seconde nuit, le matador vécut un événement captivant. Un battement d’ailes s’abattit sur lui. Un grand duc lui embrassa le corps et son frémissement piqua son âme à vif. Pour la première fois et comme dans un rêve, il demanda à l’oiseau messager de la nuit: « Pourrais-tu faire, comme dans un mauvais conte, que tous ces gens ne me voient plus, qu’ils m’oublient, pour qu’enfin je puisse me reposer et comprendre ce qui m’arrive ? ».
Lorsque l’oiseau s’envola, ses battements d’ailes furent pour Uno, femme qui se déshabillerait pour lui, chuchotement de crinoline des robes de soirée,… un oui. Il sut que maintenant, il allait pouvoir dormir de tout son saoul. Lorsque les premières brumes épousèrent les cimes des pins et des rochers, au-delà des premiers oliviers, là où commençait le Nord, bien au-dessus d’Almorox, Uno entra en léthargie avec bonheur et douceur.
A peine avait-il senti la morsure du givre sous ses ongles, lors des premières matinées d’hiver... Ce n’est pas que le temps ait décidé de défiler plus vite, non. Il était devenu si léger, parce que sans contrainte, unique et paisible tout en étant encore chargé d’émotions. Lorsque les neiges commencèrent à fondre du côté du pic de l’Almanzor, le matador comprit l’immense responsabilité des générations successives, depuis la plus simple représentation de la vie jusqu’à son expression potentiellement la plus dense : Lui. L’été s’annonçait prometteur parce qu’il avait acquis du sens. Son esprit, tel un aigle royal, parcourait les vignes de Mentrida jusqu’à San Vicente. Et sa voix courait immense et sonore.
Elle effrangeait, basilic et romarins, tanaisies et matthioles odorantes. Il devinait, à travers les premières brumes de chaleur, depuis l’immensité de la pénéplaine frissonnante, la pentapole mariale et ses yeux de Tage avertis de clarté. La voix ricochait entre les monts de Tolède, l’Impériale, plein Nord, jusqu’aux arcs de Ségovie la romaine, puis, elle s’élevait au delà des murailles d’Avila la très prude, pour regagner Aranjuez, à la source, au jardin musical afin de s’éteindre d’un coup d’aile maladroit, encore frissonnante, seule au petit matin.
Il s’enivrait, il était le vin, le ciel et la terre, parcourait les champs d’orge, embrassait la descente grisante des aisselles du fleuve dans un paso doble étourdi par des ciels délavés. A force de tournoyer, il était un et il le connut. Là au milieu de la place, il était taureau face à lui-même. La place était ombre et lumière, soleil et lune. De temps à autre, un fourmillement à peine audible, une clameur…Le sang bouillonnant d’une blessure occasionnée par une banderille, lui faisait relever la tête. Taureau, il s’y retrouva lui-même, comme si une longue séparation de son essence rendait inévitable un nouveau vin par assemblage. Il était au fond du taureau comme à l’abri au fond d’une caverne. Depuis les yeux de l’animal, il découvrit, là, en habit de lumière, son autre, éternel et parfait, les mains tendues vers… et pour la première fois, il se leva. Il s’épousa dans un contact frémissant, expiré et merveilleux. Son dernier souffle fut pour dire : « Uno…. »
Frédéric Cubas-Glaser